Black states of desire – le projet

En novembre 2005, les banlieues françaises en flammes, rappelant les limites du progrès scientifique, démontraient combien il peut être vain de théoriser les figures de l'étranger ou de se livrer à une anatomie de la haine de l'autre sans chercher à aboutir à la transformation sociale. A mesure qu’ils se multiplient dans les discours, particulièrement universitaires, les outils théoriques semblent opacifier le sujet humain qu’ils prétendaient éclairer. Au point que, à l’épreuve de la réalité du monde, on pourrait douter que penser l’identité et l'altérité soit d’aucune utilité.

C'est dans ce contexte que, sans hiérarchie entre les champs du savoir et les disciplines, le colloque "Black States of Desire – Dispossession, Circulation, Transformation" ("Dépossession, circulation, transformation : les identités noires et le désir dans tous leurs états"), se propose de se pencher sur la négociation peu aisée que commande le passage de la recherche sur ces questions et leur mise en œuvre par les acteurs sociaux et politiques. Une des tâches dont cette entreprise scientifique voudrait s'acquitter est de donner à voir et à entendre l'inscription puissante des formes de racisme et de xénophobie dans le corps social et dans les pratiques individuelles et collectives, si puissante, en effet, qu'elles n'en sont parfois plus décelables. Sous l'effet de ce que Frantz Fanon décrivait comme les forces du déni, l'inégalité sociale, la ségrégation urbaine et, au sein même de la production scientifique, l'illégitimité des champs du savoir consacrés aux groupes minorés, sont ainsi renforcées. Parce que le politique s'épanouit parfois moins dans les espaces consacrés de l’institution que dans celui, aussi simple et modeste soit-il, qui parvient à fédérer des individus parlant et agissant ensemble, ce colloque cherche à rassembler scientifiques et acteurs socio-politiques, intellectuels et artistes, qui, par leur travail et leur expérience vécue, facilitent, pour les combattre, la compréhension de la xénophobie et du racisme, proposent les outils utiles à leur dépassement et participent au projet d'une société où la valeur éthique et politique de la pluralité trouverait à se matérialiser.

Ce colloque tentera, en outre, de concilier perspective socio-économique et approche culturelle. Si, à travers, par exemple, les études post-coloniales ou les études sur les sexualités et les genres, et plus généralement dans les travaux sur l'identité, la perspective culturelle/culturaliste est florissante aux Etats-Unis et dans nombre de pays européens, elle reste confidentielle en France. Cette invisibilité forcée témoigne du rapport complexe que la nation entretient avec son passé et notamment avec les trous de mémoire collective que lui constituent encore, et à titre d'exemples, l'esclavage et la période coloniale. "Manque-à-penser" de la conscience nationale, ils contribuent aussi à faire le lit de la haine de l'autre. Dans un cadre transatlantique et international, notre colloque s'enrichira des expériences étrangères en la matière. Il pourra ainsi être l'occasion de comparer, voire de rapprocher les mobilisations collectives africaines américaines et l'expérience des Noirs de/en Europe, où la condition noire est d'abord perçue à travers le prisme de l'inégalité sociale, et souvent au détriment de la dimension identitaire et culturelle. Inversement, on pourra utilement se défier des limites de l'explication culturaliste qui peut également servir à masquer la réalité sociale de l'expérience vécue noire, globalement partagée entre violence, santé précaire et pauvreté. C'est ce type de réductionnisme que l'on trouve à l'œuvre dans les notions contemporaines de nomadisme ou de cosmopolitisme. En aplanissant artificiellement les disparités socio-économiques et en synthétisant de façon outrée la diversité que la condition noire recouvre, elles participent, de fait, à différer l'avènement de tout changement significatif. Comme le monde noir l'a démontré dans ses combats, dans son renouvellement des savoirs et de l'épistémologie, si être noir est une condition de l'existence qui détermine le rapport à la réalité et aux autres, il est aussi prudent de se garder de tout idéalisme excessif pour revenir plutôt aux possibilités concrètes d'action et de transformation que le sujet a devant lui. C'est pour cette raison que notre colloque s'intéressera à la fois la transformation individuelle et la réforme collective, tout en se penchant sur les modalités de la médiation et de la circulation entre les savoirs noirs et la mutation sociale et sociétale.

La transformation sociale étant tout autant portée par les arts et la littérature, dont les représentants s'affranchissent parfois mieux de l'ordre politique et des frontières que les acteurs sociaux, le colloque leur fera une large place. Il favorisera ainsi la circulation entre les espaces scientifiques et ceux réservés aux manifestations culturelles. Cette circulation recherchée veut matérialiser ce qui, outre le combat contre le racisme et les inégalités, réunit scientifiques, acteurs sociaux et politiques, intellectuels et artistes : tous doivent s'interroger sur la façon dont leur position et leur action sont perçues et comprises, leur pérennité et leur efficace ressortant à l'interprétation et à la transmission. La réception de l’œuvre artistique cristallise ces enjeux qui sont aussi ceux de la réforme sociale. Essentiels dans la médiation des expériences africaine, africaine américaine, diasporique et caribéenne, les arts et la littérature sont, de plus, le véhicule privilégié du désir, figure centrale du colloque et que l'on considère ici, dans le sillage de Audre Lorde et James Baldwin, dans une double acception, philosophique et politique. Chevillé à la conscience, il est ce par quoi l'humanité du sujet est restaurée et, par les relations qu'il suscite et les identifications auxquelles il s'articule, il redéfinit sans cesse l'espace. Alors qu'elle ne saurait ignorer combien sont cloisonnés les espaces géographiques et urbains, institutionnels et politiques, économiques et sociaux, scientifiques et disciplinaires, la réforme sociale pourra peut-être s'en inspirer et se nourrir de sa fluidité.

Autour du désir, donc, ces manifestations culturelles, littéraires et artistiques, permettront d'ouvrir le colloque "Black States of Desire – Dispossession, Circulation, Transformation" sur la ville européenne qui accueille un riche creuset de populations noires et qui, il y a de cela près de cinquante ans, abritait déjà le Congrès des Ecrivains Noirs.

Title - Le déclencheur
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